Aller au contenu
    Pont-Aven, berceau de l'école de peinture de Gauguin en Bretagne
    1886
    Histoire de Bretagne · Art

    L’école de Pont-Aven : Gauguin et la révolution picturale en Bretagne

    Quand un petit village du Finistère a changé le cours de l’histoire de la peinture.

    À la fin du XIXe siècle, un bourg de 1 500 habitants au bord de la rivière Aven est devenu l’un des foyers artistiques les plus importants d’Europe. Attirés par la lumière, les paysages et le faible coût de la vie, des dizaines de peintres s’y sont installés. Parmi eux, Paul Gauguin et Emile Bernard ont inventé un style radicalement nouveau — le synthétisme — qui allait ouvrir la voie à l’art moderne. Voici cette histoire.

    Période
    1886 – 1894
    Lieu
    Pont-Aven et Le Pouldu, Finistère
    Mouvement
    Synthétisme, cloisonnisme
    Figure centrale
    Paul Gauguin (1848-1903)
    L’histoire

    Comment un village breton a révolutionné la peinture

    Pont-Aven avant Gauguin : une colonie d’artistes

    L’histoire commence bien avant Gauguin. Dès les années 1860, après l’ouverture de la ligne de chemin de fer Paris-Quimper en 1862, des peintres — surtout américains et britanniques — découvrent Pont-Aven. Le peintre américain Robert Wylie est l’un des premiers à s’y installer, en 1864. La vie y est bon marché, les paysages magnifiques, les habitants acceptent de poser pour quelques sous, et la pension de Marie-Jeanne Gloanec (la « mère Gloanec ») nourrit et loge les artistes à petit prix. Le village devient un « nouveau Barbizon » — un atelier à ciel ouvert où les peintres travaillent en plein air le long de la rivière Aven, sur la côte rocheuse et dans les chemins creux.

    1886 : l’arrivée de Gauguin

    En juillet 1886, Paul Gauguin débarque à Pont-Aven. Il a 38 ans, il est fauché, et il cherche un endroit où vivre et peindre à moindre coût. La Bretagne lui semble l’endroit idéal. Il s’installe à la pension Gloanec. À cette époque, il est encore marqué par l’impressionnisme qu’il a appris à Paris dans l’atelier de Pissarro. Mais quelque chose se passe ici. La rudesse du granit, l’intensité de la lumière, la ferveur religieuse des Bretons, les costumes traditionnels — tout cela le pousse vers une peinture plus radicale, plus synthétique, plus éloignée de l’imitation du réel.

    L’été 1888 : la naissance du synthétisme

    C’est à l’été 1888 que tout bascule. Gauguin retrouve à Pont-Aven un jeune peintre de 20 ans, Emile Bernard, accompagné de sa soeur Madeleine (qui devient la muse des peintres). Les deux artistes travaillent côte à côte et mettent au point ensemble un style entièrement nouveau qu’on appellera le synthétisme. Le principe : abandonner la copie fidèle de la nature pour ne garder que l’essentiel — des aplats de couleurs pures, séparés par des contours sombres (le cloisonnisme), une composition géométrique épurée, pas de perspective classique, pas d’ombres réalistes. Le tableau ne doit plus être « une fenêtre sur le monde » mais une surface autonome de couleurs et de formes.

    La Vision après le sermon (1888). De cette collaboration naît le chef-d’oeuvre fondateur de Gauguin : La Vision après le sermon (ou La Lutte de Jacob avec l’Ange). Des Bretonnes en coiffe blanche assistent à une vision mystique — Jacob luttant avec l’ange — sur un fond rouge vif irréel. Le curé de Nizon refuse le tableau que Gauguin voulait offrir à l’église. Peu importe : la peinture ne sera plus jamais la même.

    Octobre 1888 : la leçon du Bois d’Amour

    En octobre 1888, Paul Sérusier, un jeune peintre de l’Académie Julian, se rend à Pont-Aven pour rencontrer Gauguin. Un jour, dans le Bois d’Amour — un bosquet en bordure de la rivière Aven —, Gauguin lui donne une leçon de peinture restée célèbre : « Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune. Cette ombre, plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre aussi bleue que possible. Ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon. » Sérusier peint une petite huile sur bois de 27 cm — un paysage quasi abstrait fait de taches de couleurs pures. De retour à Paris, il montre ce tableau à ses camarades. Ils en font leur « Talisman » — le manifeste fondateur du groupe des Nabis (« prophètes » en hébreu), qui allait compter parmi ses membres Pierre Bonnard, Maurice Denis et Edouard Vuillard. Ce petit panneau de bois, aujourd’hui au musée d’Orsay, est considéré comme l’une des premières oeuvres préfigurant l’abstraction.

    Les dates clés de l’école de Pont-Aven

    1864
    Les premiers peintres arrivent

    Le peintre américain Robert Wylie s’installe à Pont-Aven, attiré par les paysages et le faible coût de la vie. D’autres Américains et Britanniques suivent. La colonie artistique est née.

    Juillet 1886
    Gauguin arrive à Pont-Aven

    Premier séjour de Gauguin à la pension Gloanec. Encore impressionniste, il commence à chercher une peinture plus « sauvage » et « primitive », inspirée par la Bretagne.

    Été 1888
    Gauguin et Bernard inventent le synthétisme

    La rencontre décisive. Gauguin peint La Vision après le sermon, Bernard peint Le Pardon à Pont-Aven. Le cloisonnisme et le synthétisme sont nés — aplats de couleur, contours marqués, refus du réalisme.

    Octobre 1888
    Le Talisman de Sérusier

    La « leçon de peinture » au Bois d’Amour. Sérusier peint sous la dictée de Gauguin un paysage quasi abstrait qui deviendra le manifeste fondateur des Nabis.

    1889
    Le Pouldu et l’exposition Volpini

    Gauguin, lassé de la foule de Pont-Aven, s’installe au Pouldu (Clohars-Carnoët) avec Filiger, Meijer de Haan et Sérusier. En marge de l’Exposition universelle de Paris, le groupe expose au café Volpini sous le titre « Peintres Impressionnistes et Synthétistes ».

    1891
    Gauguin part pour Tahiti

    En quête de « sauvagerie » et de primitivisme, Gauguin quitte la Bretagne pour la Polynésie. Il revient une dernière fois à Pont-Aven en 1894, puis repart définitivement pour les Marquises, où il meurt en 1903.

    Le style

    Le synthétisme et le cloisonnisme : ce que les peintres ont inventé

    Ce qui se passe à Pont-Aven entre 1886 et 1894 est une rupture fondamentale avec la peinture telle qu’elle se pratiquait depuis la Renaissance. Les artistes qui gravitent autour de Gauguin ne veulent plus copier la nature — ils veulent la synthétiser. Le mot est important : il s’agit de réduire le sujet à son essence, de ne garder que ce qui frappe l’oeil et l’esprit, et de l’exprimer par la couleur pure et la forme simplifiée.

    Le cloisonnisme : peindre comme un vitrail

    Le cloisonnisme — terme forgé par le critique Edouard Dujardin en 1888 — consiste à cerner chaque forme d’un contour sombre, à la manière des plombs d’un vitrail ou des cloisons d’un émail médiéval. Les couleurs sont posées en aplats, sans dégradés ni modelé. L’influence des estampes japonaises (le japonisme est alors à la mode à Paris) est évidente : pas de perspective classique, pas de profondeur illusionniste, mais une composition en plans superposés. Le tableau devient une surface décorative autonome.

    Le synthétisme : peindre ce qu’on ressent, pas ce qu’on voit

    Le synthétisme va plus loin. Il ne s’agit pas seulement de simplifier les formes — il s’agit de peindre la mémoire et l’émotion, pas le réel. Gauguin l’écrivait à son ami Schuffenecker : « Ne copiez pas trop d’après nature. L’art est une abstraction. Tirez-la de la nature en rêvant devant, et pensez plus à la création qu’au résultat. » Les couleurs ne sont plus réalistes — un arbre peut être jaune vif, une ombre bleu pur, un sol rouge. La ligne ondule de manière décorative. Le sujet est souvent symbolique ou mystique, nourri par la culture religieuse bretonne — calvaires, pardons, coiffes, processions.

    L’influence de la Bretagne sur le style

    La Bretagne du XIXe siècle — isolée, profondément religieuse, encore imprégnée de traditions médiévales — offrait aux peintres exactement ce qu’ils cherchaient : le « primitif ». Les calvaires bretons, les vitraux des chapelles, les costumes traditionnels, les pardons religieux — tout cela nourrissait un art qui se voulait à la fois archaïque et radical. Gauguin le résumait d’une formule fameuse : « J’aime la Bretagne. J’y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture. » Les femmes bretonnes et leurs coiffes blanches, les paysages jaunes de l’automne, la rivière Aven sous les hêtres du Bois d’Amour — ces motifs reviennent sans cesse dans les tableaux de l’école.

    Les bords de l'Aven à Pont-Aven, berceau de l'école de peinture de Gauguin
    Héritage

    Ce que l’école de Pont-Aven a changé dans l’histoire de l’art

    L’influence de l’école de Pont-Aven dépasse de loin le cadre de la Bretagne. Le synthétisme a directement engendré le mouvement des Nabis (Bonnard, Vuillard, Denis), qui a lui-même ouvert la voie au fauvisme (Matisse, Derain) et, plus largement, à toute la peinture moderne du XXe siècle. L’idée que le tableau est d’abord « une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » — la formule est de Maurice Denis, en 1890 — annonce l’abstraction. Le petit Talisman de Sérusier, peint dans un bosquet de Pont-Aven, contient en germe Kandinsky et Mondrian.

    Le travail de ces peintres a été longtemps sous-estimé, éclipsé par les oeuvres tahitiennes de Gauguin et par les avant-gardes du XXe siècle. Il a fallu attendre les années 1950 pour que les historiens redécouvrent les artistes oubliés — Filiger, Laval, Meijer de Haan — et mesurent l’importance de ce qui s’était passé dans ce petit coin du Finistère. Aujourd’hui, l’école de Pont-Aven est reconnue comme l’un des moments fondateurs de l’art moderne.

    Musée de Pont-Aven

    Installé dans l’ancien hôtel Julia depuis 2016, le musée rassemble plus de 5 000 oeuvres et documents consacrés à l’école de Pont-Aven. Collections permanentes et expositions temporaires toute l’année.

    Le Bois d’Amour

    À deux pas du centre de Pont-Aven, le long de la rivière Aven. C’est ici que Gauguin a donné sa leçon de peinture à Sérusier en octobre 1888. Un panneau d’interprétation marque l’emplacement exact.

    Musée des Beaux-Arts de Quimper

    Collections exceptionnelles consacrées à l’école de Pont-Aven et aux Nabis. Gauguin, Bernard, Sérusier, Denis, Lacombe — un panorama complet du mouvement.

    Explorer la culture bretonne

    L’art de Pont-Aven n’est qu’une facette d’une culture bretonne foisonnante — entre musique, légendes, langue et patrimoine maritime. Continuez l’exploration.

    Partager :