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La légende de la fée de l’île de Loc’h

    legende de la fee du loc h
    L’île de Loc’h dans l’archipel des Glénan, berceau de la légende de la Groac’h
    Groac’h
    Légende · Archipel des Glénan

    La légende de la fée de l’île de Loc’h

    Un conte d’amour, de ruse et de sortilèges au fond des eaux bretonnes

    Au large du Finistère, sur la plus grande île de l’archipel des Glénan, un étang d’eau saumâtre garde le souvenir d’une fée-sorcière qui attirait les hommes dans son palais sous-marin. Ce conte, recueilli par Émile Souvestre en 1844 dans Le Foyer breton, est l’un des plus célèbres du répertoire légendaire de Bretagne.

    Lieu
    Île du Loc’h, Glénan (Finistère)
    Source
    Émile Souvestre, 1844
    Personnages
    Houarn, Bellah, la Groac’h
    Thème
    Amour, métamorphose, délivrance

    On raconte que jadis, sur une île battue par les vents au large du Finistère, vivait une créature d’une beauté redoutable. Les pêcheurs l’appelaient la Groac’h. Ceux qui partaient à sa rencontre ne revenaient jamais. Cette histoire est la leur — et surtout celle de la seule personne qui ait eu l’audace et le cœur d’aller les chercher.

    Chapitre premier

    Deux orphelins du pays de Léon

    Dans la paroisse de Lannilis, tout au nord du Finistère, vivaient autrefois deux cousins que le malheur avait rendus orphelins très jeunes. Lui s’appelait Houarn Pogamm. Elle, Bellah Postik. On dit qu’ils s’aimaient depuis l’enfance, d’un amour paisible et têtu, comme on en trouve encore au pays de Léon. Tout le bourg savait qu’un jour ils se marieraient — si toutefois ils trouvaient de quoi acheter ne serait-ce qu’une petite vache et un pourceau maigre.

    Or ils n’avaient rien. Leurs parents n’avaient laissé derrière eux que trois objets étranges, hérités d’on ne sait quel saint breton : une clochette, un couteau et un bâton. En apparence, trois reliques sans valeur. Mais en Bretagne, les objets les plus humbles sont parfois ceux qui portent les plus grands pouvoirs.

    Les saisons passèrent, et la misère ne desserra pas son étreinte. Alors un matin, Houarn se leva avant l’aube et annonça à Bellah qu’il partait chercher fortune. Elle ne le retint pas — elle le connaissait trop bien. Cependant, avant qu’il ne franchisse le seuil, elle lui glissa dans les mains la clochette de saint Kolédok, qui tinte toute seule quand celui qui la porte est en péril, et le couteau de saint Corentin, dont la lame brise les enchantements. Quant au troisième objet, le bâton de saint Vouga, capable de transporter en un instant quiconque le tient, elle le garda pour elle. Comme si elle savait, déjà, qu’il lui faudrait un jour traverser la mer.

    Houarn quittant Lannilis pour chercher fortune

    Le mot « groac’h » désigne en breton une fée liée aux eaux — souvent une créature à la beauté trompeuse, apparentée aux sorcières et aux ogresses. Le terme peut se prendre en bonne ou en mauvaise part, selon le conte.

    Chapitre deuxième

    L’étang du Loc’h et le canot enchanté

    Houarn marcha longtemps. Il traversa des landes où le vent ne s’arrête jamais, puis des forêts si profondes que le jour n’y entrait plus. C’est à Pont-Aven qu’il s’arrêta enfin, fourbu et affamé. Assis devant une auberge, il entendit alors deux saulniers parler d’une créature qui hantait l’étang de la plus grande des îles Glénan : la Groac’h de l’île du Loc’h. On disait cette fée aussi riche que tous les rois réunis, car un courant sous-marin charriait jusqu’à elle les trésors de tous les naufrages. Bien des hommes étaient partis les conquérir. Aucun n’était revenu.

    Les muletiers tentèrent pourtant de le dissuader. Ils ameutèrent même la foule pour empêcher ce jeune fou de partir. Mais Houarn avait le cœur gonflé d’espoir et les poches vides — la pire des combinaisons pour un homme prudent. Il se fit donc conduire à l’île par un batelier.

    C’est alors qu’il vit l’étang. Une eau sombre, immobile, que la brume ne quittait jamais complètement. Et là, à l’ombre d’une touffe de genêts, un canot couleur de mer, en forme de cygne, se balançait doucement comme s’il attendait quelqu’un. Houarn y posa le pied. Le canot cessa aussitôt de flotter — et plongea vers les profondeurs.

    Houarn découvrant l’étang mystérieux de l’île du Loc’h
    Chapitre troisième

    Le palais de coquillages au fond de l’étang

    Ce que Houarn découvrit au fond de l’eau dépassait tout ce qu’un homme peut imaginer. Un palais entièrement bâti de coquillages, où l’on accédait par un escalier de cristal. Et chaque marche, sous le pas du visiteur, chantait comme un oiseau des bois. Tout autour s’étendaient d’immenses jardins de plantes marines, des pelouses d’algues vertes où des diamants tenaient lieu de fleurs.

    La Groac’h l’attendait dans la première salle, couchée sur un lit d’or. Elle portait une robe de toile vert de mer, fine et souple comme une vague. Ses cheveux noirs, entremêlés de corail, lui tombaient jusqu’aux pieds. Sa démarche, dit-on, était si légère qu’on eût dit un flot blanc courant sur la mer. Avec un sourire, elle fit asseoir Houarn et lui offrit huit sortes de vins dans huit gobelets d’argent sculpté. À chaque gorgée, il la trouvait plus belle. À la huitième coupe, il avait oublié Bellah. Alors la Groac’h lui proposa de l’épouser pour partager ses richesses. Houarn, enivré, accepta.

    C’est à ce moment que tout bascula. Pour le festin de noces, la fée sortit de son vivier des poissons qu’elle jeta dans une poêle d’or. La graisse crépita. Et puis, de la friture, montèrent des voix. Des voix humaines, faibles et suppliantes. Houarn saisit alors son couteau — celui de saint Corentin — et la lame, en touchant le plat, révéla aussitôt la vérité : ces poissons étaient des hommes. D’anciens prétendants que la Groac’h avait ensorcelés, et qu’elle servait en repas à chaque nouveau convive.

    Houarn voulut fuir. Mais la fée avait tout entendu. D’un geste vif, elle lança sur lui son filet d’acier, celui qu’elle portait toujours à la ceinture. Le jeune homme sentit son corps se contracter, rapetisser, changer. Un instant plus tard, une petite grenouille tremblait sur les dalles froides du palais. La Groac’h la ramassa et la jeta au vivier, parmi les autres captifs.

    Le palais de coquillages de la Groac’h sous les eaux
    Chapitre quatrième

    Bellah, plus brave que tous les chevaliers

    À Lannilis, au même instant, un son aigu perça le silence de la maison. La clochette de saint Kolédok s’était mise à sonner toute seule. Bellah lâcha le lait qu’elle était en train d’écrémer. Elle comprit aussitôt. Ce tintement-là, ce n’était pas celui du vent dans les volets. C’était celui du malheur.

    Sans attendre, elle saisit le bâton de saint Vouga et fut transportée d’un trait jusqu’à l’île du Loc’h. En chemin, un vieux korandon — l’un de ces nains malicieux qui peuplent les contes de Bretagne — lui barra la route et lui souffla un conseil : pour tromper la Groac’h, il fallait se déguiser en jeune homme. Et surtout, bien surtout, prendre garde au filet d’acier que la sorcière portait à la ceinture. Car c’était par ce filet qu’elle tenait ses victimes.

    Déguisée sous les traits d’un beau garçon, Bellah trouva donc le cygne-canot au bord de l’étang et se laissa guider jusqu’au palais. La Groac’h, séduite par ce nouveau visiteur, lui proposa aussitôt le mariage. Alors Bellah joua le jeu. Elle accepta, sourit, fit mine d’être flattée. Puis, d’un air détaché, elle demanda une faveur : pêcher elle-même dans le vivier avec le fameux filet. Juste pour s’amuser, dit-elle. La fée, aveuglée par la ruse, détacha le filet de sa ceinture et le lui tendit.

    Ce fut l’affaire d’un instant. Bellah lança le filet sur la Groac’h elle-même, l’emprisonna dans ses propres mailles et jeta le tout au fond d’un puits, qu’elle referma à jamais. Ensuite, le couteau de saint Corentin à la main, elle toucha un à un les poissons du vivier. Chacun reprit alors forme humaine. Il y avait là des hommes de tous les pays, des marins, des laboureurs, des fils de bonne famille — tous ceux que la Groac’h avait piégés au fil des siècles. Et puis, tout au fond du vivier, une petite grenouille verte qui portait une clochette au cou. La lame la toucha. Houarn réapparut, tremblant, bouleversé, vivant.

    Bellah affrontant la Groac’h pour délivrer Houarn
    Épilogue

    Le retour à Lannilis

    Ils remplirent alors leurs poches, leurs ceintures et jusqu’à leurs larges braies de Léon avec les trésors de la Groac’h. Puis Bellah ordonna au bâton de saint Vouga de devenir une voiture ailée, et les deux cousins regagnèrent Lannilis par les airs, au-dessus des landes et des clochers.

    Là-bas, leurs bans furent publiés. Le mariage eut lieu. Et l’on raconte que la fête dura si longtemps que même les vieilles du bourg y dansèrent. Houarn et Bellah vécurent riches et heureux — non pas grâce à l’or de la fée, mais parce que l’un d’eux avait eu le courage d’aller chercher l’autre. C’est cela, au fond, que cette légende transmet de génération en génération : que la vraie richesse, c’est d’avoir quelqu’un qui vient vous chercher quand tout est perdu.

    Paysage breton baigné de brume, entre terre et légende

    Le saviez-vous ? Ce conte a connu un succès considérable hors de France. Traduit en allemand dès 1847 sous le titre « La fée des eaux », puis en anglais dans The Lilac Fairy Book en 1910, il a également servi de support d’apprentissage du français pour les élèves britanniques entre 1880 et 1920.

    Au-delà du conte

    Ce que cette légende raconte vraiment

    On aurait tort de ne voir dans cette histoire qu’un joli conte de fées. En effet, la Groac’h de l’île du Loc’h est l’un des rares récits du folklore breton où c’est la femme qui sauve l’homme. Bellah se déguise, ruse, combat, et libère non seulement son fiancé mais aussi tous les captifs de la fée. C’est elle l’héroïne de cette histoire, du début à la fin.

    Par ailleurs, Marc Gontard, spécialiste du folklore breton, voit dans la Groac’h la trace d’anciennes divinités féminines diabolisées par l’influence du christianisme. La fée des eaux, autrefois vénérée, a été changée en sorcière — tout comme d’autres divinités l’ont été en sirènes mangeuses d’hommes.

    Quant à Émile Souvestre, qui recueillit ce conte dans le Foyer breton en 1844, les folkloristes ont longuement débattu de la part d’invention dans son travail. Certains estiment qu’il a largement réécrit les récits traditionnels pour les rendre plus littéraires. Peu importe, finalement : collecté ou réinventé, ce conte est devenu l’un des piliers du patrimoine imaginaire de la Bretagne.

    L’île du Loc’h existe bel et bien. C’est la plus grande île de l’archipel des Glénan, au large de Fouesnant. Son étang d’eau saumâtre, bordé de marécages, est visible depuis la mer. L’île appartient à la famille Bolloré par bail emphytéotique depuis 1924 et n’est pas accessible au public, hormis les plages du domaine maritime.

    Si un jour vous longez les Glénan en bateau et que vous apercevez l’étang brumeux de l’île du Loc’h, tendez l’oreille. On dit que par temps calme, quand le vent tombe et que la mer hésite, on entend encore le tintement lointain d’une petite clochette — celle de saint Kolédok, qui veille toujours sur ceux qui s’aventurent trop loin.

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