La légende de Conomor, le « barbe bleue » breton
Une prophétie, cinq épouses mortes, et une femme qui reviendra d’entre les morts
Au VIe siècle, un seigneur du Poher rêvait d’unir tous les royaumes de Bretagne sous sa main. Son nom était Conomor. La légende en a fait un monstre — le Barbe Bleue breton — et la mémoire populaire n’a rien oublié. Tous les personnages de cette histoire ont existé. Ce qui s’est passé entre eux, en revanche, appartient autant à l’Histoire qu’à la légende.
On racontait cette histoire sous le manteau des cheminées, les soirs d’hiver, quand les ajoncs flambaient dans l’âtre. Les vieilles conteuses la transmettaient de mère en fille, et chaque génération y ajoutait un crime. Car la mémoire bretonne n’oublie rien — surtout pas les tyrans. Voici l’histoire de Conomor, comte du Poher, que les Bretons ont surnommé Conomor ar Milliget : Conomor le Maudit.
Le seigneur du Poher
En ce VIe siècle où la Bretagne n’était encore qu’un enchêvetrement de royaumes rivaux, un homme rêvait de tous les réunir sous sa main. Conomor, comte du Poher, régnait depuis sa forteresse de Castel Finans, sur les bords du Blavet, près de l’actuel lac de Guerlédan. Son nom signifiait « grand chef » en breton — Konomor — et il entendait bien le mériter. Déjà maître du Léon et de la Dommonée, il avait écarté le jeune prince héritier Judual en tentant de l’assassiner. Grégoire de Tours lui-même mentionne ce comte breton dans son Histoire des Francs.
Mais Conomor portait en lui une ombre plus ancienne que son ambition. On dit qu’un jour, une vieille prophétesse — peut-être une sorcière, peut-être une voyante — le mit en garde : « Tu périras de la main de ton propre fils. »
Ces mots le glacèrent. Et plutôt que d’accepter son sort, il décida de le combattre à sa manière. Chaque fois qu’une de ses épouses tombait enceinte, il la tuait. Ainsi disparurent quatre ou cinq femmes — selon les versions — sans que personne n’osât s’y opposer. Car en Bretagne, à cette époque, la force faisait loi.
Triphine et l’anneau d’argent
Vers 546, Conomor tourna ses vues vers le comté de Vannes, de l’autre côté du Blavet. Waroch Ier, comte de Vannes, avait une fille : Triphine. Belle, pieuse, réputée douce et intelligente. Conomor la fit demander en mariage. Mais Waroch connaissait la réputation du prétendant et refusa tout net. Conomor entra alors dans une colère froide et fit savoir que ce serait la guerre s’il n’obtenait pas satisfaction.
C’est saint Gildas, le moine sage de l’abbaye de Rhuys, qui servit de médiateur. Intimidé par la menace, désireux d’éviter un conflit sanglant, Gildas se porta garant de la sécurité de Triphine. Il imposa toutefois une condition : Conomor devrait vivre une année en frère novice, priant et pleurant ses fautes, nourri d’herbes sauvages. Contre toute attente, le tyran obéit. Pendant douze mois, il joua le pénitent avec tant de conviction que Gildas lui-même le crut converti.
Le mariage fut célébré avec faste. Mais au moment de la bénédiction, Gildas glissa dans la main de Triphine un dernier cadeau : un anneau d’argent. Tout blanc, fin comme un fil de lune. Il lui dit : « Tant que cet anneau restera clair, tu n’auras rien à craindre. Le jour où il noircira, fuis sans te retourner. »
L’anneau noir et la fuite dans les bois
Les premiers mois furent paisibles. Conomor se montrait doux, attentionné — le loup se faisait mouton. Puis un jour, revenant d’un long voyage, il trouva Triphine occupée à broder un petit bonnet. Elle lui annonça, radieuse, qu’elle attendait un enfant. Le visage de Conomor se figea. Sans un mot, il quitta la pièce. Et dans la main de Triphine, l’anneau d’argent devint noir comme l’aile d’un corbeau.
Cette nuit-là, dit la légende, Triphine descendit dans le caveau situé au pied de la plus haute tour de Castel Finans. Elle y découvrit cinq cercueils de pierre — et un sixième, vide. Celui qui l’attendait. Les fantômes des épouses mortes se levèrent alors devant elle et lui montrèrent par où fuir.
Triphine courut dans la nuit, à travers les bois de Lanvaux. Mais la course précipita l’accouchement. Seule, dans la bruyère et le froid, elle mit au monde un fils — Trémeur. Elle eut juste le temps de le cacher avant que Conomor, lancé à sa poursuite sur son meilleur cheval, ne la rattrape. Il la trouva dans un fourré, épuisée, tremblante. Et sans un mot, il leva son épée et lui trancha la tête.
Gildas et le miracle
Conomor repartit vers son château sans même se retourner, laissant le nouveau-né pleurer près du corps de sa mère. Mais Waroch, le père de Triphine, fut prévenu. Certaines versions parlent d’un ange, d’autres d’un faucon qui rapporta l’anneau noirci jusqu’à sa coupe. Waroch comprit aussitôt. Il fit appeler Gildas et lui rappela, non sans amertume, que c’était lui qui avait garanti la sécurité de sa fille.
Gildas, dévoré de remords, se rendit sur les lieux du crime. Il trouva le corps de Triphine baignant dans son sang. C’est alors que le moine accomplit ce que les Bretons n’ont jamais oublié. Après une longue prière, il replaça la tête de Triphine sur ses épaules — et elle revint à la vie. Sainte céphalophore, dit l’Église. Miracle, disent les croyants. Médecine druidique apprise auprès de son maître Ildut, murmurent d’autres.
Ensemble, ils marchèrent vers Castel Finans. Triphine portait sa tête d’une main et son enfant de l’autre. Devant les portes, Gildas somma Conomor de recevoir sa femme et son fils. Personne ne répondit. Alors le moine ramassa une poignée de terre et la jeta vers les murailles. Les tours s’écroulèrent, ensevelissant Conomor et ses hommes sous les ruines.
La prophétie accomplie
Pourtant, Conomor survit. Comme les tyrans de légende, il réapparaît toujours. Excommunié, dépossédé de ses biens par un concile réuni vers 548, il continua d’errer en Bretagne et de semer la terreur. Il assassina Jonas, roi de Dommonée, pour usurper son trône. Il accueillit même Chramn, fils révolté du roi franc Clotaire, s’attirant ainsi la colère des Francs.
Mais Judual, le fils de Jonas — ce prince que Conomor avait tenté de tuer des années plus tôt — n’avait rien oublié. Réfugié à la cour des Francs, il avait attendu, grandi, rassemblé ses forces. C’est saint Samson de Dol qui intercéda en sa faveur auprès du roi Childebert. Armé d’une armée, Judual livra trois batailles à Conomor dans les monts d’Arrée.
À la troisième, il l’atteignit d’un coup de javelot. Le tyran s’effondra, frappé à mort. Ainsi s’accomplit la prophétie — non par la main de son fils de sang, mais par celle de l’héritier légitime qu’il avait voulu écraser. Conomor disparut vers 560, quelque part dans les landes brûlées des monts d’Arrée. Le destin avait fini par le rattraper.
Ce que cette légende raconte vraiment
Triphine devint sainte. En Bretagne, on la vénère encore comme patronne des enfants malades et de ceux qui tardent à marcher. Son fils Trémeur grandit, devint moine, et une église lui est dédiée à Carhaix. À Saint-Aignan, près du lac de Guerlédan, un monticule de cailloux passe pour être les décombres de Castel Finans.
La légende de Conomor a probablement inspiré Charles Perrault pour son conte de Barbe Bleue. Le folkloriste François-Marie Luzel a par ailleurs collecté un mystère en breton, Santez Trifina hag ar Roue Arzur, joué en plein air à Saint-Brieuc lors du congrès celtique de 1867. Le peintre Paul Sérusier en a aussi tiré deux œuvres, dont une sculpture sur bois à Châteauneuf-du-Faou.
Mais au-delà des dates et des sources, cette légende porte une vérité que les Bretons connaissaient bien : la cruauté finit toujours par se retourner contre celui qui la pratique. Conomor a tout fait pour échapper à son destin. Il a tué, trahi, fui. Et le destin l’a rattrapé quand même, là où il ne l’attendait plus.
Tous les personnages de cette légende ont existé. Conomor est mentionné par Grégoire de Tours, par les Vies de saint Samson et de saint Paul-Aurélien. Triphine apparaît dès le XIe siècle dans la Vie de saint Gildas. L’Histoire et la légende se mêlent ici si étroitement que personne ne sait plus démêler le vrai du merveilleux. C’est peut-être ce qui rend cette histoire si vivante, encore aujourd’hui.
Si un jour vous passez près du lac de Guerlédan et que vous apercevez, depuis la rive, un amas de pierres écroulées dans la forêt, ne demandez pas ce que c’était. Les gens du pays vous répondront qu’il ne reste rien de Castel Finans — rien, sinon l’histoire. Et c’est bien assez.
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