La légende de la ville d’Ys
Une cité sous la mer, un roi déchiré et une princesse devenue sirène
De toutes les légendes bretonnes, celle de la ville d’Ys est la plus vaste, la plus ancienne et la plus connue au monde. Une cité bâtie sous le niveau de la mer, une princesse qui ouvre les vannes à la nuit tombée, un roi qui doit choisir entre sa fille et son peuple. Ce récit, dont la plus ancienne version écrite remonte à l’hagiographe Pierre Le Baud, est devenu l’un des grands mythes de la civilisation celtique.
Les pêcheurs de Douarnenez connaissent cette histoire depuis toujours. Ils la racontaient à leurs fils en rentrant du large, quand le bateau passait au-dessus de certains fonds où l’eau prend une couleur étrange. « Là-dessous, disaient-ils, il y a une ville. Et par temps calme, on entend encore ses cloches. »
Gradlon, Malgven et l’enfant née en mer
Gradlon, roi de Cornouaille, était un guerrier téméraire qui aimait prendre le large pour aller combattre au loin. C’est lors d’une de ces expéditions qu’il rencontra Malgven, reine du Nord, magicienne aux yeux perçants et à la voix douce comme un chant de sirène. Ensemble, ils tuèrent le vieux mari de Malgven, s’emparèrent de son cheval Morvarc’h — un cheval capable de galoper sur les vagues — et prirent la mer.
Ils restèrent longtemps sur l’océan. C’est là, entre les vagues, que Malgven donna naissance à une fille, Dahut. Mais la reine n’y survit pas. Certains racontent qu’elle mourut en couches. D’autres, que l’heure était simplement venue pour elle de retourner dans son monde. Gradlon rentra en Cornouaille avec sa fille et un chagrin qu’il ne quitta plus.
La petite Dahut grandit avec la mer dans le sang. Rousse, belle, sauvage — elle avait hérité de sa mère une fascination pour l’océan et un goût pour tout ce que la religion nouvelle cherchait à interdire. Un jour, elle demanda à son père de lui bâtir une ville au bord de la mer. Gradlon, qui adorait sa fille, accepta.
La cité sous le niveau de la mer
Ainsi naquit Ys — en breton Ker-Is, la « ville basse ». Bâtie dans la baie de Douarnenez, construite plus bas que la mer, elle était protégée par une immense digue que, selon certaines versions, les korrigans eux-mêmes avaient érigée. Une seule porte de bronze en commandait l’accès. Et la clé de cette porte, le roi Gradlon la portait en permanence autour de son cou.
Ys devint alors la plus belle ville du monde. Ses palais étincelaient, ses rues étaient pavées d’or, et les navires du monde entier venaient y commercer. Mais sous l’influence de Dahut, la ville prit un autre visage. Les fêtes remplaçèrent les prières. La luxure s’installa. Saint Guénolé, abbé de Landévennec, eut beau prêcher et mettre en garde, personne ne l’écouta. Dahut, dit-on, prenait un amant chaque nuit — et chaque matin, un masque se resserrait autour de la gorge du malheureux, l’étouffant avant l’aube.
Gradlon, lui, aimait sa fille. Il fermait les yeux. C’était là sa faute — et celle de toute la ville.
Le cavalier rouge et la clé volée
Un soir de printemps, un cavalier vêtu de rouge arriva aux portes d’Ys. Ses mains étaient longues et fines, ses ongles pointus et recourbés. Dahut lui sourit. D’abord, il ne la regarda pas. Puis, un soir, il accepta de venir auprès d’elle.
La tempête se leva cette nuit-là. On entendait les vagues frapper les murailles et la porte de bronze trembler sur ses gonds. Dahut murmura : « Que la tempête rugisse, mon père possède la clé. » Le cavalier répondit : « Ton père dort. Tu peux la prendre. »
Dahut se glissa dans la chambre de Gradlon, détacha la clé de son cou endormi, et la remit au cavalier. Certains disent qu’elle ouvrit elle-même la porte. D’autres, que c’est le diable — car c’était lui, sous le manteau rouge — qui déverrouilla l’écluse. Quoi qu’il en soit, la mer s’engouffra. Une vague plus haute qu’une montagne s’abattit sur Ys. En quelques instants, les rues, les palais, les tours furent submergés. Les habitants périrent dans leur sommeil.
Le choix de Gradlon
Gradlon se réveilla dans l’eau. Saint Guénolé était déjà là. « Monte sur Morvarc’h ! », cria le moine. Le roi bondit sur son cheval de mer, celui-là même que Malgven lui avait offert autrefois — un cheval capable de galoper sur les flots. Dahut s’accrocha derrière lui.
Morvarc’h s’élança. Mais le cheval ralentissait. Les vagues gagnaient du terrain. Et la voix de Guénolé perça la tempête : « Repousse le démon assis derrière toi ! »
Gradlon hésita. C’était sa fille. Son sang. La seule chose qui lui restait de Malgven. Mais les eaux montaient, et le cheval ne pouvait plus avancer. Alors Gradlon, le cœur brisé, repoussa Dahut. Elle glissa dans les flots noirs. La mer se referma sur elle. Et Morvarc’h, soudain allégé, bondit vers la terre ferme.
Quand le roi se retourna enfin, il n’y avait plus rien. Là où se dressait la plus belle ville du monde, il n’y avait plus que la mer.
La Fuite du roi Gradlon, Évariste-Vital Luminais, vers 1884. Musée des Beaux-Arts de Rennes. L’une des représentations les plus célèbres de la légende d’Ys : Gradlon sur Morvarc’h, Dahut basculant dans les flots, et saint Guénolé qui pousse la princesse vers la mer. Crédit : Wikipédia / Domaine public.
Ce que la mer garde encore
Gradlon se réfugia à Quimper, qui devint sa nouvelle capitale. Saint Corentin en fut le premier évêque. Aujourd’hui encore, une statue équestre de Gradlon se dresse entre les deux flèches de la cathédrale Saint-Corentin, tournée vers l’ouest — vers la mer, vers Ys.
Quant à Dahut, la légende ne la laisse pas mourir tout à fait. Les conteurs de Douarnenez racontent qu’elle s’est métamorphosée en Marie Morgane, une créature mi-femme, mi-poisson, qui peigne ses longs cheveux d’or sur les rochers par les nuits de pleine lune. Les marins qui croisent son chant ne reviennent pas toujours.
Un vieux proverbe breton dit : Pa vo beuzet Paris, ec’h adsavo Ker-Is — « Quand Paris sera engloutie, la ville d’Ys ressurgira. » Certains y voient une prophétie, d’autres un jeu de mots — Par-Is signifiant en breton « pareille à Ys ». Mais tous s’accordent sur une chose : Ys dort quelque part sous les eaux de la baie de Douarnenez. Et elle attend.
Ys n’est pas une légende isolée. On retrouve des récits de villes englouties dans tout le monde celtique : Cantre’r Gwaelod au pays de Galles, Lyonesse en Cornouailles britanniques. Le lieu-dit Pouldavid, près de Douarnenez — du breton Poul Dahut, « le trou de Dahut » — marquerait l’endroit où la princesse a été engloutie.
Si un jour vous longez la baie de Douarnenez par temps très calme, quand la mer est étale et que le vent se tait, tendez l’oreille. Les pêcheurs du coin jurent qu’on entend monter des profondeurs le son grave et lointain des cloches d’Ys. Ce n’est peut-être que le ressac. Ou peut-être pas.
D’autres légendes bretonnes
La Bretagne regorge de récits où le merveilleux se mêle au quotidien. Découvrez d’autres contes et légendes du pays.