Les korrigans, petit peuple légendaire de Bretagne
Malicieux, facétieux, gardiens de pierres et de trésors — les créatures du folklore breton.
Dans les landes bretonnes, au bord des fontaines, sous les dolmens et dans le creux des vallons, on les disait partout — et nulle part. Petits, ridés, vêtus de sombre, les yeux rouges et lumineux, capables du meilleur comme du pire. Les korrigans peuplent des centaines de légendes transmises de veillée en veillée depuis des siècles. Bienveillants ou redoutables selon l’humeur et l’attitude du mortel qui les croise, ils restent l’une des figures les plus fascinantes du folklore breton.
Les korrigans, créatures du petit peuple
Les korrigans appartiennent au petit peuple — cette grande famille de créatures légendaires qui peuplent les traditions celtiques, aux côtés des fées, des farfadets, des trolls et des elfes irlandais. Propres à la Bretagne, ils en sont la figure la plus emblématique. On les dit présents dans les landes, les forêts, les sources, les grottes et les monuments mégalithiques qui parsèment la péninsule.
Leur apparence varie selon les régions et les conteurs, mais certains traits reviennent systématiquement. Petits — guère plus hauts qu’un sabot de bois, selon certains récits —, ils ont le corps d’un enfant et le visage d’un vieillard, la peau noire et ridée, les oreilles décollées, une chevelure abondante et des yeux rouges lumineux capables d’ensorceler les mortels. Au XIXe siècle, on les représentait vêtus à la façon des paysans de Basse-Bretagne : chapeau à large bord, gilet, sabots. Parfois habillés de rouge, de vert ou de noir. Toujours chaussés — ce détail revient souvent dans les textes.
Le pluriel breton est korriganed. La femelle, plus rare dans les récits, s’appelle la korrigane et désigne parfois une fée malfaisante. Les noms varient d’une région à l’autre : on dit aussi korils, poulpiquets, teuz, kornikaneds, hozigans dans le pays vannetais, bugale an noz (enfants de la nuit) ailleurs. Chaque nom renvoie à un habitat précis, à une lande ou à un vallon particulier. Avec le temps, toutes ces créatures autrefois bien distinctes ont fini par se fondre sous le seul nom de korrigan.
Pouvoirs, caractère et ambivalence
Ce qui rend le korrigan si particulier dans le bestiaire breton, c’est son ambivalence radicale. Il peut se montrer d’une générosité remarquable avec un mortel humble et respectueux, puis devenir un adversaire redoutable dès qu’on lui manque d’égards. Les récits ne le rangent ni parmi les esprits bons ni parmi les mauvais — il est les deux à la fois, et c’est précisément ce qui le rend imprévisible.
Ses pouvoirs sont nombreux. Il possède une force physique bien supérieure à ce que sa taille suggère. Il peut se transformer en animal — chat, chien ou cheval selon les légendes — et se rendre invisible à volonté. Ses yeux rouges et lumineux ont le pouvoir d’ensorceler ceux qui les regardent trop longtemps. Il se déplace avec une rapidité déconcertante et peut parcourir de grandes distances en un instant. Certains récits lui prêtent par ailleurs des dons d’alchimiste, ce qui expliquerait l’immense richesse que lui attribue le folklore.
Car le korrigan est réputé extraordinairement riche — et tout aussi extraordinairement avare. Il garde ses trésors dans des grottes, sous des dolmens et des tumuli, et n’en partage jamais rien de son plein gré. Sa générosité, quand elle se manifeste, prend toujours la forme d’une récompense méritée. En revanche, sa vengeance est à la mesure de sa fierté : implacable, souvent disproportionnée, et parfois définitive. Le mortel qui ose braver ses règles — voler son trésor, troubler sa danse, ignorer ses avertissements — risque de le payer très cher.
Les trésors cachés et les danses infernales
Deux figures reviennent de manière obsessionnelle dans les récits sur les korrigans : le trésor caché et la danse nocturne. Ces deux motifs structurent une grande partie des légendes bretonnes et définissent les deux modalités principales de rencontre entre le petit peuple et les mortels.
Le trésor, d’abord. Les korrigans passent pour les gardiens de richesses fabuleuses enfouies sous terre — dans des grottes, sous des dolmens, au cœur des tumuli. Ces trésors sont accessibles uniquement à ceux qui méritent la confiance du petit peuple. Tenter de s’en emparer par la ruse ou la force entraîne une malédiction invariablement terrible : errance éternelle dans un labyrinthe souterrain, transformation, mort. Un fermier qui asséchait une source sacrée pour agrandir son champ voyait ses récoltes disparaître et la malchance s’abattre sur sa maison jusqu’à ce qu’il implore le pardon des korrigans — offrandes de lait et de miel à l’appui.
La danse, ensuite. Peu actifs en hiver, les korrigans reprennent vie à l’arrivée des beaux jours. Dès la nuit tombée, ils se réunissent dans les landes, souvent près des mégalithes, pour danser en ronde autour de grands feux. Les ronds de sorcières — ces cercles de champignons qui apparaissent spontanément dans les prés et les sous-bois — leur étaient traditionnellement attribués : le petit peuple y aurait dansé toute la nuit. Tout mortel qui s’aventure dans un de ces cercles risque d’être entraîné dans une ronde sans fin, incapable de s’arrêter jusqu’au premier chant du coq. Les récits insistent sur ce point : personne ne refuse de danser avec les korrigans. Refuser, c’est les insulter — et les conséquences sont pires encore que la nuit blanche.
Les récits les plus connus
Les deux bossus et les korrigans
C’est le conte le plus célèbre du folklore breton. Un soir, un tailleur bossu du nom de Kaour rentre seul à travers la lande. Il entend des voix grêles — les korrigans dansent en rond et chantent en boucle les jours de la semaine en breton : Dilun, dimeurz, dimerc’her — lundi, mardi, mercredi. La chanson s’arrête là, sans rime, sans fin. Kaour, d’un naturel généreux, se joint à eux et complète : Diriaou ha digwener — jeudi et puis vendredi. Les korrigans sont ravis. La rime est belle, la chanson est complète. En guise de récompense, leur roi lui propose de choisir entre la richesse et la beauté. Kaour choisit la beauté — et repart délesté de sa bosse.
Laouig, l’autre tailleur bossu, apprend l’histoire et décide d’en faire autant. La nuit suivante, il retrouve les korrigans sur la même lande et complète la chanson à son tour : Ha disadorn ha disul — samedi et puis dimanche. Les korrigans font la moue. Ça ne rime pas, dit l’un. C’était beaucoup mieux avant, dit un autre. Ils lui accordent tout de même la récompense promise. Laouig demande alors ce que Kaour a laissé. Les korrigans le saisissent, le lancent en l’air, se le passent comme une balle — et quand il retombe, il porte deux bosses. La sienne et celle de Kaour.
Le récit est connu dans toute la Bretagne sous des noms de personnages variés. Émile Souvestre en publie une version dès 1844 dans Le Foyer Breton, sous le titre Les Korils de Plaudren. François-Marie Luzel en collecte une autre variante en Basse-Bretagne. La structure est toujours la même : le bon cœur est récompensé, la jalousie et la cupidité sont punies. Dans ce rôle de juges, les korrigans font preuve d’une équité sans appel.
La grotte des korrigans
Un homme découvre l’entrée d’une grotte sous un dolmen. Il s’y aventure et tombe sur le trésor des korrigans — des piles de pièces d’or, des coffres remplis de pierres précieuses, accumulés depuis des temps immémoriaux. Il s’en empare et ressort. La malédiction le rattrape dans les jours qui suivent. Il tourne en rond sans pouvoir s’éloigner du site, voit sa famille frappée de malheur, perd le sommeil. Dans certaines versions, il finit par disparaître sous terre pour l’éternité. Dans d’autres, il rend le trésor et implore le pardon du petit peuple — et c’est seulement alors que la malédiction se lève.
Ce motif du trésor gardé revient dans de nombreux contes du Morbihan et du Finistère. Pour les populations qui vivaient près de ces monuments mégalithiques millénaires, dont elles ne comprenaient pas l’origine, les korrigans offraient une explication cohérente : si personne n’osait toucher à ces sites, c’est qu’ils étaient gardés par quelque chose d’invisible mais de bien réel. La légende servait ainsi de protection au patrimoine, des siècles avant que les archéologues s’en chargent.
La légende des sept korrigans
Certains récits décrivent une organisation sociale clairement hiérarchisée, avec un roi — ou un vieux sage — qui préside les assemblées nocturnes et tranche les litiges. La korrigane, quand elle apparaît dans ces récits, est souvent décrite comme plus dangereuse encore que le mâle : belle, ensorcelante, capable d’attirer les hommes dans les grottes et de les garder prisonniers pour l’éternité.
Dans la légende des sept korrigans, une mortelle trop curieuse s’approche d’un rassemblement nocturne et croise le regard de la korrigane. Elle en tombe sous le charme et passe la nuit à danser avec le petit peuple. Au matin, elle est retrouvée dans la lande, épuisée, incapable de se souvenir de son nom. Elle porte depuis lors dans les yeux quelque chose d’étrange — une lumière rouge, disent les voisins, qui ne s’est plus jamais éteinte.
Les korrigans de Penn Mane
Cette variante venue du Finistère met en scène un paysan miséreux qui, un soir de Toussaint, s’aventure ivre dans la lande et tombe sur un dolmen sous lequel vivent des korrigans. On l’invite à descendre. Le plus vieux d’entre eux, un sage, lui fait doucement la morale sur son amertume et son alcoolisme. Le paysan, honteux, s’emporte, insulte le vieux korrigan et s’enfuit. Mais il revient quelques jours plus tard pour s’excuser. Le sage l’accueille avec bienveillance et lui explique qu’il n’a rien à pardonner. Le paysan repart transformé — pas dans sa vie, mais dans son regard sur elle.
Ce récit tranche avec les autres : les korrigans n’y sont pas des justiciers ni des gardiens de trésor. Ce sont des témoins sagaces de la condition humaine, dotés d’une patience que les hommes n’ont pas. La même créature peut ainsi porter des récits de nature très différente — c’est l’une des clés de sa longévité dans le folklore breton.
Les korrigans dans la culture d’aujourd’hui
Pourquoi autant de légendes autour des korrigans ? La réponse tient à leur polyvalence narrative. Contrairement à l’Ankou, figure de la mort qui remplit une fonction précise, ou aux fées, cantonnées à certains contextes magiques, le korrigan peut tout jouer : le juge moral, le gardien du territoire, le farceur, le vengeur, le sage. Il est le personnage le plus adaptable du folklore breton — et donc le plus sollicité. Chaque communauté, chaque vallée, chaque famille avait ses propres korrigans, avec leurs habitudes, leurs lieux de prédilection, leurs humeurs particulières. Cette localisation intense des récits est l’une des raisons pour lesquelles ils ont tenu si longtemps.
La transmission orale a joué un rôle essentiel. Les veillées bretonnes — ces soirées communautaires d’avant la radio et la télévision — étaient le théâtre privilégié des conteurs. Le grand collecteur Émile Souvestre publie dès 1844 Le Foyer Breton, premier recueil de contes en prose narrative où les korrigans tiennent une place centrale. François-Marie Luzel collecte ensuite ses propres variantes en Basse-Bretagne. Ces textes fondateurs ont alimenté toute la littérature bretonne qui suit.
Aujourd’hui, les korrigans sont omniprésents dans la culture populaire — et bien au-delà de la Bretagne. En bande dessinée, la série Les Contes du Korrigan (éditions Soleil, scénarios de Jean-Luc Istin, Erwan et Ronan Le Breton) réunit en plusieurs tomes des histoires inspirées du folklore breton et celtique, narrées par Koc’h, un korrigan conteur espiègle. En roman, la série Korrigans de Thomas Mosdi ou Le Livre des étoiles d’Erik L’Homme les intègrent dans des intrigues contemporaines. L’illustrateur Pascal Moguérou a fait du petit peuple breton son sujet favori depuis plusieurs décennies. Le documentaire Korriganed de Gaël Bizien, diffusé en 2016 sur France Télévision, mène une enquête mi-sérieuse mi-décalée sur leur existence réelle, avec des spécialistes du folklore et des habitants.
Restaurants, cafés, brasseries, boutiques — le nom korrigan est partout en Bretagne. Cette popularité ne signifie pas que la figure est banalisée : au contraire, elle montre que le petit peuple a réussi le passage du conte oral à la culture de masse sans perdre son fond ambigu et capricieux. Le korrigan qu’on dessine sur une ardoise de bistrot garde dans les yeux cette même lueur rouge qui, dans les récits, annonce qu’on ferait mieux de faire attention à ce qu’on dit.
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Korrigans, fées, Ankou, lavandières de nuit — la Bretagne est une terre de légendes vivantes. Pour continuer la découverte du folklore breton, voici quelques pistes.