Pourquoi Saint-Malo est-elle appelée la Cité Corsaire
Trois siècles de guerre de course ont forgé une légende.
Entre le XVIe et le XIXe siècle, Saint-Malo a produit une concentration de corsaires sans équivalent en France. Missionnés par le roi, ces marins ont attaqué les flottes ennemies, enrichi la ville et inscrit son nom dans l’histoire maritime mondiale. Voici comment une cité de granit est devenue une légende.
Saint-Malo et la mer
À Saint-Malo, le mot « corsaire » est partout : gravé sur les enseignes, porté par les rues, sculpté dans la pierre des statues qui font face à la Manche. Surcouf, Duguay-Trouin, Jacques Cartier : les noms sont sur tous les plans de la ville. Mais ce surnom de « Cité Corsaire » n’est pas du folklore. Il désigne une réalité précise, et elle est bien plus rude que les cartes postales.
Car pendant près de trois siècles, Saint-Malo a été une machine de guerre maritime. Ses armateurs finançaient des navires, puis ses marins écumaient les océans pour le compte du roi de France, et les richesses capturées revenaient ensuite gonfler les coffres de la ville. Ce n’est pas une légende : c’est un modèle économique, une stratégie militaire et un état d’esprit qui ont façonné la cité telle qu’on la connaît encore aujourd’hui.
Voici pourquoi Saint-Malo porte ce surnom — et ce qu’il raconte vraiment.
Un surnom forgé par la guerre de course
Le surnom de « Cité Corsaire » n’est pas une invention touristique. Il désigne une réalité historique précise : pendant près de trois siècles, Saint-Malo a été l’un des ports corsaires les plus actifs de France, voire d’Europe. Les grandes familles malouines ont alors financé des navires rapides et puissamment armés, tandis que les marins harcelaient les flottes marchandes anglaises, hollandaises et portugaises. Les prises ainsi accumulées ont fait la fortune de la ville.
La position géographique joue aussi un rôle central. Face aux côtes anglaises, à l’embouchure de la Rance, Saint-Malo était un point de départ idéal pour intercepter le trafic maritime qui remontait la Manche. La cité était en plus protégée par ses remparts et ses forts, ce qui la rendait quasi imprenable. Les Anglais ont d’ailleurs tenté de la détruire en 1693 en lançant un brûlot bourré d’explosifs contre ses murailles : sans succès.
L’apogée de cette activité se situe entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle. Puis, le coup de grâce est venu en 1856, quand la Déclaration de Paris a interdit officiellement la guerre de course. Les derniers corsaires malouins ont alors dû se reconvertir, mais le surnom, lui, est resté.
Corsaire n’est pas pirate
La confusion est fréquente, mais la différence est fondamentale. Le corsaire agissait sous mandat royal. Avant de prendre la mer, il devait d’abord obtenir une « lettre de marque » délivrée par l’Amiral de France, portant le nom du navire, de son capitaine, le nombre d’hommes et de canons. Ce document l’autorisait alors à attaquer les navires ennemis en temps de guerre, et uniquement ceux-là.
En cas de capture, un corsaire était donc traité comme prisonnier de guerre. Un pirate, en revanche, risquait la pendaison immédiate. Les prises étaient également partagées selon des règles précises : un cinquième pour le roi, puis le reste réparti entre armateurs, capitaine et équipage. C’était un système économique structuré, pas de la piraterie sauvage.
De leur côté, les riches familles malouines investissaient massivement dans cette activité. Elles finançaient la construction des navires, fournissaient les canons — qui valaient souvent plus cher que le navire lui-même — et empochaient ensuite une part du butin. C’est ce modèle économique, à mi-chemin entre l’entreprise privée et l’opération militaire, qui a fait la richesse de Saint-Malo et produit ses plus célèbres enfants.
Le mot « corsaire » vient du latin cursus (course), qui a donné « guerre de course » : l’activité consistant à courir sus aux navires ennemis pour le compte d’un État.
Les corsaires qui ont fait la légende
Deux noms résument à eux seuls l’épopée corsaire malouine. Ils sont nés à Saint-Malo, à un siècle d’écart, et ont chacun marqué l’histoire maritime d’une empreinte profonde.
René Duguay-Trouin (1673-1736)
Né dans une famille d’armateurs malouins, Duguay-Trouin embarque sur un navire corsaire dès l’âge de 16 ans. Très vite, il devient l’un des plus redoutés. Son palmarès défie l’imagination : plus de 300 navires marchands capturés et 16 vaisseaux de guerre pris au combat.
Mais son exploit le plus spectaculaire reste la prise de Rio de Janeiro en septembre 1711. En pleine guerre de Succession d’Espagne, il convainc Louis XIV et des armateurs malouins de financer une expédition de 18 navires et 6 000 hommes contre cette riche colonie portugaise. Le 12 septembre, dissimulé par la brume, il force l’entrée de la baie. L’assaut final est donné le 21 septembre. La ville est alors prise et pillée méthodiquement : le gouverneur doit finalement verser une rançon de 4 millions de livres. Duguay-Trouin rentre à Brest avec plus de 1,3 tonne d’or. Au total, l’opération rapporte 92 % de bénéfice aux investisseurs.
Par la suite, passé du statut de corsaire à celui d’officier de la Marine royale, il termine sa carrière comme lieutenant-général des armées navales. Il est aujourd’hui enterré dans la cathédrale Saint-Vincent de Saint-Malo.
Robert Surcouf (1773-1827)
Né rue du Pelicot à Saint-Malo intra-muros, Surcouf embarque dès l’âge de 13 ans. Il devient rapidement capitaine corsaire et écume alors l’océan Indien, où il terrorise les navires de la Compagnie britannique des Indes orientales. Les Anglais eux-mêmes le surnomment « le Tigre des mers ».
Son fait d’armes le plus célèbre : la prise du Kent, le 7 octobre 1800, dans le golfe du Bengale. À bord de La Confiance (18 canons, environ 150 hommes), il attaque le Kent, un navire de 1 200 tonneaux armé de 38 canons et transportant 437 personnes, dont des soldats. L’abordage est lancé après que Surcouf a fait distribuer du rhum à son équipage. Le capitaine anglais est tué pendant le combat, et en deux heures à peine, les Français prennent le contrôle du navire. Cet exploit inspire par la suite la célèbre chanson « Au 31 du mois d’août ».
De retour à Saint-Malo en 1801, Surcouf épouse la fille d’un riche armateur et devient à son tour l’un des plus grands armateurs de la ville. Il est ensuite nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1804. Sa statue se dresse aujourd’hui encore face à la mer, sur les remparts.
Ce qu’il reste de l’épopée corsaire
Saint-Malo a été détruite à 80 % par les bombardements américains en août 1944. Pourtant, la ville a été reconstruite à l’identique, pierre par pierre, à partir de 1947. On retrouve ainsi aujourd’hui la cité telle que Surcouf et Chateaubriand l’ont connue.
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Les remparts La promenade complète fait environ 1,7 km et offre une vue sur la mer, les îlots et les forts. C’est aussi le meilleur point de départ pour comprendre la position stratégique de la ville.
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Le Fort National Construit par Vauban en 1689 sur un îlot rocheux, il servait à défendre la ville contre les attaques anglaises. Il est accessible uniquement à marée basse.
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La cathédrale Saint-Vincent Duguay-Trouin y est enterré. On y trouve également « Noguette », la cloche qu’il ramena de Rio de Janeiro, qui sonnait autrefois le couvre-feu.
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Les statues et les rues Surcouf face à la mer sur les remparts, Duguay-Trouin place du même nom, Jacques Cartier au pied du château. Enfin, les rues d’intra-muros portent également leurs noms.
« Ni Français, ni Breton, Malouin suis ! » Cette devise populaire reflète bien l’esprit d’indépendance farouche des Malouins, qui ont d’ailleurs brièvement déclaré leur autonomie vis-à-vis du royaume de France à la fin du XVIe siècle.
Visiter Saint-Malo sur les traces des corsaires
Où
Saint-Malo intra-muros (35400), Ille-et-Vilaine. Les remparts, le Fort National, la cathédrale et le château (musée d’histoire) sont tous à distance de marche.
Accès
TGV Paris-Saint-Malo en ~2h30. Depuis le Morbihan, comptez environ 1h30 de route depuis Vannes. Les parkings intra-muros sont par ailleurs limités : privilégiez donc les parkings extérieurs (Esplanade, gare).
Fort National
Accessible uniquement à marée basse. Pensez donc à vérifier les horaires de marée avant de prévoir la visite. Ouvert généralement d’avril à septembre.
Bon à savoir
La promenade sur les remparts est gratuite et accessible toute l’année. De plus, par grandes marées, le spectacle des vagues frappant les murailles vaut le détour à lui seul.
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