Le courant de la Jument deuxième courant le plus puissant d’Europe
9,1 nœuds entre deux îles : la force du Golfe.
Entre l’île Berder et l’île de la Jument, l’eau file à plus de 16 km/h au plus fort de la marée. Le courant de la Jument est le deuxième courant de marée le plus puissant d’Europe, derrière le raz Blanchard dans la Manche. Ce phénomène spectaculaire — tourbillons, remous, « marmites » à la surface — s’observe à chaque cycle de marée et façonne le Golfe du Morbihan depuis des millénaires. Navigateurs, kayakistes et simples curieux viennent le voir de près, impressionnés par cette rivière en pleine mer.
Pourquoi le courant de la Jument est-il si puissant
Le Golfe du Morbihan ne communique avec l’océan Atlantique que par un étroit goulet de 900 mètres de large, entre la pointe de Port-Navalo (commune d’Arzon) et la pointe de Kerpenhir (Locmariaquer). À chaque marée, 200 à 400 millions de m³ d’eau entrent et sortent par ce goulot — un volume colossal qui génère des courants de marée parmi les plus intenses de France.
Une fois passé le goulet, l’eau se faufile entre une quarantaine d’îles et d’îlots. Ces rétrécissements successifs accélèrent le flux comme dans un entonnoir. Le passage le plus étroit se trouve entre l’île Berder et l’île de la Jument, au sud-ouest du Golfe. C’est là que le courant atteint sa vitesse maximale : 9,1 nœuds en marée de coefficient 120, soit environ 4 mètres par seconde. En comparaison, le raz Blanchard — premier courant d’Europe, dans la Manche — peut atteindre 12 nœuds lors des grandes marées d’équinoxe.
Ce phénomène s’accompagne d’effets visuels saisissants. L’eau forme des tourbillons, des contre-courants et des « marmites » — des renflements sphériques lisses qui apparaissent à la surface. Le fond sous-marin y joue un rôle : un canyon de 250 mètres de large et de 22 mètres de profondeur canalise le flux, renforçant encore sa puissance. Résultat : le courant de la Jument ressemble à une rivière en plein milieu de la mer, dont le sens s’inverse deux fois par jour au rythme des marées.
Un décalage de marée unique en France
L’étroitesse du goulet de Port-Navalo crée un phénomène rare : un décalage de marée à l’intérieur du Golfe. Lorsque la pleine mer est atteinte à l’entrée du Golfe, l’eau continue de monter dans le fond — vers Vannes et Séné. Le décalage atteint environ deux heures entre Port-Navalo et le fond du Golfe. En parallèle, le marnage diminue de moitié : il passe de 5 mètres à l’entrée à environ 3 mètres au niveau de Vannes.
En pratique, cela signifie qu’à certaines heures, le courant peut encore pousser l’eau vers l’intérieur du Golfe alors que la marée a déjà commencé à descendre à Port-Navalo. Des courants et des contre-courants se croisent alors dans les passages étroits — notamment autour de la Jument, de l’île aux Moines et d’Er Lannic. Pour les navigateurs, cette complexité impose de consulter les horaires de marée avec une attention particulière. Un bateau peut même reculer s’il se présente à contre-courant dans ces zones.
Ce décalage explique aussi pourquoi le fond du Golfe reste relativement calme, avec des courants faibles du côté de Saint-Armel ou du Hézo. Toute l’énergie se concentre à l’entrée, entre les îles de Gavrinis, Berder, la Jument et Hent Tenn. C’est dans cette zone que le spectacle est le plus impressionnant — surtout lors des grands coefficients de marée, quand les remous sont visibles depuis la côte.
Pourquoi le courant s’appelle la Jument
Le courant tire son nom de l’île qu’il longe : l’île de la Jument, Er Gazeg en breton. Cette île privée d’environ 8 hectares appartient à la commune d’Arzon. Elle s’étire sur 780 mètres du nord au sud, pour 150 mètres de large en moyenne. Son littoral est rocheux, couvert de pins et d’arbres fruitiers. Deux familles se partagent la propriété depuis le XXe siècle. L’île figure sur les cartes dès 1770. Elle n’est pas accessible au public — on ne peut ni y débarquer ni s’en approcher à pied.
D’où vient ce nom de « jument » ? Selon la tradition locale, le mouvement des remous du courant à cet endroit rappellerait la crinière d’une jument au galop — une image que l’on comprend en observant la surface de l’eau lors des grandes marées, quand les tourbillons et les vagues courtes se succèdent dans le passage. En Bretagne, le cheval est depuis longtemps associé à la mer. Dans la mythologie grecque, Poséidon est à la fois dieu des mers et des chevaux. En Armorique, la légende de Morvarc’h met en scène un cheval fantastique capable de galoper sur les flots — c’est l’un des récits fondateurs de la légende de la ville d’Ys.
On retrouve cette référence sur tout le littoral breton. Le phare de la Jument à Ouessant, la pointe de Penmarc’h (« tête de cheval » en breton), les « juments » qui désignent certains types de vagues du côté de Tréguier : partout, le cheval sert à nommer la force sauvage de la mer. L’île de la Jument et son courant s’inscrivent dans cette tradition — un nom qui dit exactement ce qu’il décrit.
D’où observer le courant de la Jument
Le courant de la Jument n’est pas un phénomène abstrait — il se voit, il s’entend, et on peut s’en approcher. Plusieurs points d’observation permettent d’en mesurer la puissance, depuis la terre comme depuis la mer.
Depuis l’île Berder. C’est le point de vue le plus direct. L’île Berder est accessible à pied à marée basse depuis Larmor-Baden, par un passage submersible de quelques dizaines de mètres. En marchant vers la pointe sud de l’île, on se retrouve à l’aplomb du courant, à quelques mètres des remous. Les tourbillons, les « marmites » et le bruit de l’eau qui file à grande vitesse sont perceptibles dès que le coefficient dépasse 70. En face, de l’autre côté du passage, on aperçoit la côte rocheuse de l’île de la Jument — la rive opposée de ce fleuve marin.
Depuis la plage de Gravasson. Sur la presqu’île de Rhuys, côté Arzon, la petite plage de Gravasson offre une vue dégagée sur l’île de la Jument et le courant qui la borde. On y accède par une voie sans issue depuis le secteur de Bilouris. En se postant sur les pointes rocheuses de part et d’autre de la plage, on aperçoit les bateaux surgir de derrière l’île, ballottés par les tourbillons — un spectacle particulièrement saisissant lors des grandes marées.
Depuis la mer. Les croisières dans le Golfe du Morbihan traversent le courant de la Jument lorsqu’elles passent entre Berder et l’île de la Jument en direction de l’île aux Moines. À bord, le capitaine adapte sa trajectoire aux courants — et les passagers sentent nettement le moment où le bateau accélère ou ralentit selon le sens du flux. En kayak de mer, le courant de la Jument est un terrain de jeu prisé des pratiquants expérimentés, qui l’utilisent comme un « tapis roulant » pour se déplacer à grande vitesse. Cette pratique demande toutefois une bonne maîtrise et une connaissance précise des horaires de marée.
Avant de partir
Situation
Le courant de la Jument se situe entre l’île Berder et l’île de la Jument, à l’entrée sud-ouest du Golfe du Morbihan. Il se prolonge vers l’est entre l’île Longue et la pointe du Monténo (Arzon).
Quand l’observer
Le courant est le plus spectaculaire lors des grands coefficients de marée (supérieurs à 90). Les remous sont à leur maximum une à deux heures après la pleine mer ou la basse mer à Port-Navalo.
Accès à Berder
L’île Berder est accessible à pied à marée basse depuis Larmor-Baden. Le passage se découvre environ 2 heures avant la basse mer. Prévoir des chaussures adaptées et vérifier les horaires de marée avant de traverser.
Bon à savoir
9,1 nœuds = 16,8 km/h, soit 4 mètres par seconde. Le raz Blanchard, premier courant d’Europe, atteint 12 nœuds. La vitesse de navigation est limitée à 10 nœuds dans cette zone du Golfe.
La navigation dans le courant de la Jument demande de l’expérience et une bonne connaissance des horaires de marée. La zone est déconseillée aux débutants en kayak ou en voilier.
Découvrir le Golfe du Morbihan
Le courant de la Jument est l’un des phénomènes naturels qui rendent la petite mer intérieure si singulière. Entre îles, courants et paysages changeants, le Golfe se découvre au rythme des marées.
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